Journal de Tanea Valadern ou ma vie à la légion.
L'engagement
Le réveil fut brutal ! Une trompette sonnait au loin, une foule de gens s'activaient partout frénétiquement et un orque colossal criait tout près. Je fis un bond, ce qui manqua de me faire tomber. L'alcool n'avait pas encore fini ses effets. Je me trouvais dans une grande salle aux murs nus. Je devinais, au fond de la pièce, une porte lourdement renforcée. Des fenêtres, haut placées, fournissaient une lumière parcimonieuse. N'eut été pour les dimensions généreuses du local et le nombre d'occupants, on se serait cru dans un cachot.
Tout autour de moi c'était un capharnaüm de lits, d' hamacs, de tables et chaises qu'on bousculait sans ménagement. Partout des gens de toute race s'affairaient, à la hâte, dans le plus grand désordre. Un brouhaha indescriptible animait cette foule hétéroclite qui fluctuait d'un côté à l'autre au rythme de cris et de jurons. Toute cette cohue résonnait dans ma tête comme un troupeau de kagoutis en rut. Un orque s'approcha de moi, en se dandinant. D'un air souriant et affable il s'enquit de mon état et de mes impressions puis, d'un coup, sans me laisser le temps de répondre, se mit à vociférer, avec de grands gestes. J'avais du mal à me situer, j'avais du mal à le comprendre et, surtout, j'avais mal à la tête.
Dans le flot d'invectives dont il m'abreuvait, je compris l'essentiel : je m'étais engagée dans la légion !
« Par les larmes de Vivec, comment cela était-il possible ? »
Je récapitulai, péniblement, les événements de la veille. Dans les brumes de mes nébuleux souvenirs je me souvins avoir signé un protocole d'accord pour un partenariat commercial d'une vague boutique quelque part dans Gnisis :
« Quelle gourde !......... Quel salaud ! »
L'orque me remit, rudement, un semblant d'équipement et me conseilla d'être prête à partir sur-le-champ. La menace des sanctions encourues était à peine voilée. J'étais dans des beaux draps, il me ne restait plus qu'à obéir.
Nous fûmes réunis, comme on rassemble un troupeau de guars avant la transhumance, dans la cour, face à la caserne. L'esprit embrumé, je suivais machinalement le mouvement. L'air frais de la mer me donna une claque salutaire pour me remettre d'aplomb. Sur la place d'armes, après nous avoir agencés, tant bien que mal, nous eûmes droit au discours de bienvenue pour les nouvelles recrues ainsi qu'un aperçu du programme qui nous attendait.
J'étais atterrée !
Lorsque l'orque eut terminé l'énoncé des réjouissances auxquelles nous devions nous soumettre, il laissa la place au général commandant la place : Le général Darius. Celui-ci nous rappela les règles en vigueur dans la légion, insistant lourdement sur l'obéissance aux supérieurs, et nous fit prêter serment à l'Empereur. La cérémonie à peine finie, nous étions déjà en route pour un camp d'entraînement situé dans l'arrière-pays.
Avant de quitter la cour nous passâmes, à la queue leu leu, prendre un paquetage qui avait été préparé, pour la première et dernière fois, à notre intention. Un vétéran hurlait les directives à suivre. Bousculées et haranguées sans cesse, sans attendre, les recrues furent ordonnées en rangs par quatre et nous nous mîmes en route…
Nous marchâmes ainsi côte à côte, sous le soleil ou la pluie, pendant trois jours avec des arrêts de deux heures toutes les dix heures de marche, de jour comme de nuit. Le paquetage devenait, de jour en jour, plus lourd. J'étais épuisée, l'esprit vide et les pieds en sang, je suivais instinctivement. Mon corps n'était plus que douleurs et j'ai cru plus d'une fois que ma dernière heure était venue. Je vis avec un grand soulagement la tour de garde du camp d'entraînement se profiler à l'horizon. Grâce soit rendue aux Tribuns, on était arrivés ! On allait pouvoir souffler ! Notre joie fut de courte durée. Nos peines n'étaient pas encore finies !
Le jour commençait à décliner lorsque nous atteignîmes les abords de la tour. L'orque grogna des ordres afin que nous établissions, immédiatement, le camp. Pendant qu'une partie creusait le fossé de pourtour, l'autre abattait les arbres nécessaires pour ériger la palissade de défense. Défense, mon śil ! D'après moi cette barrière servait davantage à éviter les désertions qu'à défendre quelque chose. Et puis défendre quoi ! Tout autour du camp, ce n'était qu'une lande brûlée de laquelle surgissaient, tels des fantômes, quelques promontoires aux formes tourmentées. La terre du fossé fut méticuleusement déblayée vers l'intérieur du camp afin de créer une surélévation dans laquelle venaient se ficher les poteaux de la palissade. Une fois le fossé creusé, la première équipe dressa les tentes. Deux rangées de deux tentes, distantes entr'elles de soixante coudées et éloignées de la clôtures d'une quarantaine de coudées, faisaient face au campus. C'est au centre de celui-ci que s'élevait la tente du commandant du camp, flanquée de l'autel du culte impérial et ornée des étendards de notre unité. De chaque côté du campus se dressaient les tentes des centurions. Derrière le campus, une trentaine de tentes abritaient la garde personnelle du commandant : nos geôliers plutôt….
Lorsque les préparatifs furent terminés, le commandant, suivi de sa garde et des porte-étendards, entra majestueusement dans le camp. Il nous fit un bref discours de bienvenue, nous félicita de notre travail et se retira sous sa tente. Nous achevâmes de monter et ordonner les râteliers et tréteaux divers.
Il faisait nuit noire lorsque, épuisée, je tombai dans l'hamac et m'endormis aussitôt